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Hommage à Mouloud MAMMERI

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Hommage à Mouloud MAMMERI

Message par mechri le Jeu 5 Nov - 17:56

Hommage à Mouloud MAMMERI


Salut!

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Mouloud Mammeri est né dans le
contexte colonial (1917), il rencontra les agents conquérants du
colonialisme, plus tard ce furent ceux du totalitarisme algérien du
Parti unique.
Ils aliénaient ou mettaient au pas, cependant, les magiciens de l'école
française ouvraient au monde et dévoilaient "démons et merveilles".
L'aventure de la naissance au monde et à la modernité commençait, aventure bénéfique mais ambiguë.
Quel prix fallait-il payer ?
Quel prix a-t-il fallu payer pour la guerre d'indépendance ?
Ou quel est le coût de la modernité "incontournable"?
Comment être dans le monde et conserver la mémoire collective ancienne?
On entend à chaque instant "gémir les racines", selon l'image de Taos Amrouche dans Rue des tambourins.
Mouloud Mammeri était en quête du guérisseur, rien n'était totalement satisfait en lui.
Il y eut la perte et la blessure, puis la libération, mais jamais avec un optimisme béat.


En mai 1974, l'Université de Constantine organisait un vaste colloque
international sur la littératures et expression populaire au Maghreb,
ce colloque fut interdit au tout dernier moment, à cause de la
communication que devait y faire Mouloud Mammeri sur la "Littérature
kabyle ancienne", camouflée pudiquement en "Report" , on sait que
quelques années plus tard l'interdiction à Tizi-Ouzou de la conférence
que Mouloud Mammeri devait prononcer sur le même sujet allait être à
l'origine de ce qu'on appela tout aussi pudiquement les "événements" de
1980 en Kabylie, en janvier 1991, le colloque qu'organisaient
conjointement avec l'Institut du Monde Arabe à Paris les Universités de
Paris Nord et d'Alger sur Les littératures du Maghreb à la croisée des
espaces et des paroles, et qui comportait entre autres un atelier sur
l'œuvre de Mouloud Mammeri récemment décédé, devait à nouveau être
annulé au dernier moment encore par les deux universités
coorganisatrices cette fois, du fait de la Guerre du Golfe. (Revue
Itinéraires 1992)

Il y a semble-t-il une sorte de fatalité liée à l'expression d'une
conscience lucide et honnête comme celle de Mouloud Mammeri, tout comme
à l'expression de cette oralité à laquelle il s'était tant consacré et
dont la dimension populaire faisait tant peur aux tenants de toutes les
"langues de bois".
Dans les années 1945-52, Mouloud était l'intellectuel brillant, élégant, admiré, écouté de son village.
Il avait eu le privilège d'étudier à Paris licence de lettres
classiques, de séjourner au Maroc auprès de son oncle Lounas, chef du
protocole du roi Mohammed V.
Féru de poésie grecque et de littérature française, Mouloud n'insistait
pas beaucoup, cependant, sur le versant islamique de sa famille.
Il ignorait l'arabe autant qu'il savourait la poésie et la littérature kabyles.
Mouloud Mammeri poursuivait avec sérénité et confiance la tâche
difficile de collecter et de publier les trésors de la littérature
kabyle, il avait le privilège de puiser à bonne source (la source de
l’authenticité).
Mouloud Mammeri appartient à ces peuples colonisés desquels il ne
pouvait se soustraire. Très jeune, déjà à dix-neuf ans, il ressent le
besoin d'écrire, ce fut La Colline oubliée, Le titre lui-même est un
signe, une quête des origines, comme si son identité kabyle, était
enfouie dans le terreau de cette colline, le lieu où il a vu le jour,
où il a été bercé de poésie avant le sevrage primitif, définitif,
total, comme on fait dans les pratiques anciennes et où la formule,
rituellement consacrée, est amertume et résignation (lmur w ssber),
telles sont les conditions cruelles dans lesquelles sont arrachés les
nourrissons au sein de la mère, et à la culture maternelle, il faut
donc s'armer à la fois d'amertume et aussi de résignation condensées
dans cette formule lapidaire cependant hautement symbolique, a la
culture maternelle, primitive devra se substituer l'autre culture,
celle du colonisateur, ayant aussi ses propres mythes et rites, qui
désormais représente pour les hommes kabyle la promotion sociale.

Assurément, la parole kabyle, comme son histoire, est une parole
déchiquetée et il ne sert plus à rien d'en ramasser les bribes dont on
fait, aujourd'hui, des reliques jetées, avec quelle insouciance !, sur
le marché de l'édition disait t’il. (M. Mammeri. Entretien avec Tahar
Djaout.)Mouloud Mammeri est un homme qui a symbolisé la parole kabyle
dans sa ténacité.
Chez Mouloud Mammeri le verbe jouait superbement son rôle comme le
jouait aussi la balle dans le fusil (awal d lew-jeh), voici
schématiquement l'histoire d'une trajectoire d'un homme à cheval sur
deux cultures, sur deux mondes qui a tenté de les joindre dans les
feuillets morts d'un livre : le fond était Kabyle la forme française,
une vision or-thodoxe des choses peut regretter la tamusni authentique,
au sens de jadis, mais les esprits éclairés savent que Mouloud Mammeri
est un de ceux qui ont, l'espace et la langue de la colline.


"Je me rappellerai toujours, disait Mouloud Mammeri la stupéfaction de
mon prof de latin le jour où il s'est aperçu que, quand il nous donnait
quinze lignes à traduire du De Bello Jugurthino (La Guerre de Jugurtha)
de Salluste, personnellement j'en faisais cinquante ; il n'avait jamais
vu ça de sa mémoire de prof. Il a mis du temps à comprendre la cause de
cet excès de zèle, exactement le jour où il s'est aperçu que, les
hasards du programme nous ayant livrés de Salluste à Virgile, je
faisais de l'inédit strictement les quinze vers fatidiques que nous
devions préparer.
Ce jour là il s'est tourné vers la classe et, avec le geste large du
semeur, il a annoncé triomphant : "j'ai compris !... Pour Mammeri,
Jugurtha, c'est son ancêtre !..."
Je ne m'attendais pas à tant d'honneur après tant d'indignité. Mais en définitive mon prof de latin n'avait pas tellement tort.
Enfin un texte classique parlait de nous... de moi ! (et que les termes
fussent élogieux ou détracteurs m'importait peu !... J'étais enfin
partie prenante, et pas seulement élément du décor, du grand jeu que
les grands du monde, en tout cas ceux dont traitaient mes textes,
avaient jusque-là joué sans moi devant mon imagination sevrée d'enfant."
J'ai vu Jean Amrouche disait’ il quelques semaines avant sa mort, sur
la terrasse d'un hôtel à Rabat, où les fleurs chantaient le printemps
et la vie.
Nous avons commencé à supputer les chances de la paix et après elles
les visages possibles de la libération. Nous le faisions en français.
Puis brusquement sa voix a mué, elle est devenue sourde, je devais l'écouter pour l'entendre.
J'ai mis quelque temps pour m'apercevoir que nous avions changé de registre : nous étions passés au kabyle.
C'est que, je pense, nous sentions, sans avoir besoin de nous le dire,
que pour ce que nous disions c'était maintenant l'instrument le plus
juste.
Jean avait un début d'ictère qui lui jaunissait le pourtour des yeux,
en peu de temps et comme tout naturellement, passer sur le mode des
thrènes ancestraux, évoquant ces instants comme s'ils étaient les
derniers qu'il lui fût accordé de vivre.
Sur le moment j'ai considéré cela un peu comme un exercice rituel, a la
réflexion j'en arrive à voir dans sa fin prématurée une grâce des
dieux, la dernière qu'ils lui aient accordée, mais peut-être la plus
essentielle.
Le 10 avril 1960 il écrivait à un Européen d'Algérie : "Construire une
Algérie moderne et paisible... L'Algérie algérienne ne doit être ni
française, ni arabe, ni kabyle, nul n'y doit être infériorisé ou
humilié".

Vision d'humaniste ! La fête, s'il avait vécu, n'eût duré pour lui que
quelques semaines, après quoi la vie va reprendre ses droits, de
nouveau il va devenir, selon un vers de Fadma At Mansour : "d aghrib di
tmurt-is" : étranger dans son pays.
Jean est mort sans être arrivé, mouloud non plus après lui, qu'importe ?
Leur recherche soucieuse, bercée par le verbe, bernée par lui, reste
exemplaire, parce qu'elle porte la preuve vivante que dans le domaine
des valeurs il n'y a pas de mort imposée.
Ne meurent que ceux qui d'avance se sont installés dans leur mort.
Ceux qui, comme eux, disent non, contre vents et marées, ceux-là vivent éternellement."
Mammeri allait, comme Jean Amrouche, suivre la lutte jusqu'à son terme et s'éclipser.
En évoquant ainsi Jean Amrouche, Mammeri ne témoigne-t-il pas de sa propre angoisse ?
Ne dit-il pas de façon indirecte, que c'est là le sort que réservent les " hommes" aux amants des libertés totales ?
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